Entre désillusions et intégration, le sort contrasté des migrants venus travailler au Japon

Ngo Gia Khanh est un solide gaillard de 22 ans aux cheveux ras, dont le regard un peu inquiet semble témoigner du parcours en dents de scie qui a été le sien depuis son départ du Vietnam, voici un an. Quand il a suivi la filière dite des « stagiaires techniques » permettant à des travailleurs étrangers sans qualification d’être embauchés dans des entreprises japonaises, il n’avait certes pas imaginé ce qui l’attendait.

Natif de la province septentrionale de Quang Ninh, située dans le nord du Vietnam, le jeune homme avait deux objectifs, l’un étant le corollaire de l’autre : « Apprendre le japonais et faire carrière ici, au Japon. » Alors il est parti pour Hanoï, la capitale, où il a entrepris d’apprendre des rudiments de japonais. Puis des intermédiaires locaux l’ont mis en relation avec les organismes nippons chargés d’organiser le séjour au Japon des « stagiaires ». Et de leur trouver du travail. Au printemps 2022, il a fini par arriver à Tokyo.

Ngo Gia Khanh, 22 ans, est vietnamien, il étudie le japonais dans les locaux d’une ONG de soutien aux travailleurs étrangers, à Tokyo, le 9 juin 2023.

Khanh a rapidement dû déchanter : « On m’avait promis que je serais maçon et je me suis retrouvé à racler du ciment, on m’avait dit que je gagnerais 180 000 yen [1 144 euros], je n’en ai touché que 124 000, raconte-t-il dans le bureau d’une ONG de soutien dont le siège est situé dans un quartier résidentiel de Tokyo. Mon niveau de japonais ne me permettait pas de communiquer avec mes collègues. Je me faisais engueuler par le contremaître, une fois il m’a même frappé avec une râpe en métal. Une autre fois, un ouvrier japonais m’a saisi par le col et m’a craché : “Retourne dans ton pays de merde !” J’étais complètement perdu… »

Le crépuscule démographique du Japon force les entreprises locales à recourir à de plus en plus de main-d’œuvre venue d’ailleurs, notamment dans les secteurs de la construction, des chantiers navals et des services hospitaliers. A la fin du siècle dernier, près de 90 millions de Japonais avait entre 15 et 65 ans. En 2040, la même tranche d’âge devrait se réduire à 60 millions d’individus. Conséquence, selon un rapport notamment publié par l’Agence japonaise de coopération internationale ( JICA), l’archipel aura besoin de 4,2 millions de travailleurs étrangers d’ici à 2030, et de 6,7 millions d’ici à 2040…

Abus de pouvoir des patrons

Le Japon incarne l’un de ces rêves d’ailleurs et de promesses de lendemains souriants pour des jeunes sans emploi issus des milieux modestes des pays d’Asie du Sud et du Sud-Est. Mais cette filière dite des « stagiaires », réservoir de main-d’œuvre bon marché pour les entreprises qu’a empreinté Ngo Gia Khanh, est de plus en plus controversée : elle favorise les abus de pouvoir des patrons à l’égard d’ouvriers étrangers confrontés, entre autres difficultés, aux codes culturels complexes d’un univers nippon volontiers replié sur lui-même et, pour l’essentiel, resté ethniquement homogène : le nombre de résidents étrangers dépasse à peine les 2 % d’une population de 125 millions d’habitants.

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